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    T'as voulu voir Vierzon...

    La chanson Vesoul de Jacques Brel est intimement liée à l’histoire de Vierzon, à sa réputation, à son existence, à sa texture, à ses reliefs, à sa composition de ville moyenne. T’as voulu voir Vierzon, le premier vers de la chanson, résonne dans l’ADN de cette ville depuis cinquante ans comme une pièce d’identité, un passeport pour d’autres bouches et d’autres oreilles, pour une universalité singulière à travers laquelle, si on ne connaît pas Vierzon, on la connaît quand même.

    Avant Vesoul, les tracteurs fabriqués à Vierzon et qui en ont pris le nom, la porcelaine vivifiante, la verrerie pointue, les bouchons historiques au delta de la RN20 et de la RN76, le communisme éternel statufié dans le square Lénine, le centre d’un nœud ferroviaire, plus tard d’un noeud autoroutier, nourrissent aussi le cuir de cette ville. 

    Mais « T’as voulu voir Vierzon »….

    Quelle part de notoriété Vierzon doit-elle à chacun de ses composants ?

    Pourquoi cette ville, punaisée au centre de la France, suscite autant de curiosité, de ressentiments, d’affection, de moquerie, d’intérêt parfois malsain ? Pourquoi, dans le chaudron de trente-six mille communes françaises, cite-t-on autant Vierzon, pour le meilleur et pour le pire, souvent le pire... ?

    L’inconscient collectif y est sans doute pour beaucoup, pour les raisons évoquées plus haut, pour d’autres comme le passage obligée sur la route des vacances, la ligne de démarcation. Mais, depuis 1968, il se résume à une chanson, tatouée dans le goudron des routes et dans les plumes des trottoirs.

    Depuis cinquante ans, Vierzon vit sur l’héritage de la chanson de Jacques Brel. Malgré elle. Car le mystère demeure entier : pourquoi Vierzon n’a-t-elle jamais digéré cette chanson ? 

    Vierzon a toujours considéré la chanson Vesoul et Brel comme une insulte. Jamais, depuis 1968, cette ville n’a su tirer parti de la chanson. Elle l’a combattue, elle a lutté férocement contre, elle a tout fait pour ne pas y être associé. Elle s’en est écarté vivement. 

    Il faut attendre le milieu des années 1980 pour qu’un ancien ouvrier devenu maire communiste, déclare, dans un journal municipal, « J’aime Brel et Vierzon », un titre barré sur deux pages. 

    Ce sera tout. Avant rien, si ce n’est une petite rue enchâssée dans un complexe immobilier sur les hauteurs de la ville, entre une place de la Mémoire, des papillons en fer et une locomotive à vapeur peinte de toutes les couleurs qu’un collectionneur est venue reprendre pour la sauver d’une mort certaine. Après rien.

    Il a fallu attendre 2008 pour qu’un collectif de passionnés, moi-même et mon ancien professeur de lettres, Jean-Marie Favière, auteur d’une imposante thèse sur Jacques Brel (2.000 pages) rendent hommage à l’artiste pour la première fois de l’histoire vierzonnaise.

    Il a fallu attendre 2009 pour que le maire de Vierzon, Nicolas Sansu, pose les pieds à Vesoul dans le cadre d’une rencontre strictement brélienne que nous avions organisée.

    Jean marie Favière, Nicolas Sansu et le maire adjoint à la culture de Vesoul - 2009

    Il a fallu attendre 2017 pour qu’à la faveur d’une visite de France Brel à Vierzon, la fille de Jacques, le maire annonce qu’une vaste place au centre de Vierzon, prendra le nom de Jacques Brel. Entre 1968 et 2018, un demi-siècle de vide singulier nous domine.

    France Brel, fille de Jacques, lors de l'inauguration de la place Brel en 2018

    Est-ce un hasard si, au lycée, mon prof de lettres est un dingue de Brel à l’époque, où je l’avoue, je ne m’intéressais pas au chanteur déjà mort ? 

    Est-ce un hasard si, plus tard, le mystère de cette indifférence m’a poussé dans les bras de son œuvre ? 

    Pourquoi Brel qui a offert une réputation en or à Vierzon, est-il persona non grata, dans cette ville ? Et surtout, est-ce qu’il a lui-même vu Vierzon ? A-t-il vu Vierzon ? Pourquoi a-t-il choisi le nom de cette ville placée au sommet de sa chanson dès lors qu’elle s’appelle Vesoul ?

    Marcel Azzola a vu Vierzon, d’accord, mais Jacques alors ? 

    Marcel Azzola a vraiment vu Vierzon ! 

    Certains croient l’avoir vu, ici ou là. Échafaudent des hypothèses. On se repasse, un soir d’hommage, des extraits d’un de ses concerts à la Maison de la culture de Bourges. Mais rien n’étanche notre soif de savoir si oui ou non, il a vraiment vu Vierzon.

    Et puis après tout, qu’importe. 

    Cette fiction est la meilleure histoire qui soit. Pas sûr qu’aujourd’hui, Vierzon soit réconciliée avec Brel. Le temps fait toutefois l’affaire. On vend à l’office de tourisme, des sacs et des sets de table où l’on peut lire « T’as voulu voir Vierzon » et « J’ai vu Vierzon ». On tient un truc, minime, mais ça commence à venir. On imagine des visites guidées sur les pas imaginaires de Jacques Brel.

    On imagine un festival, une salle de concert à son nom, des panneaux aux entrées de la ville, au-dessus de ceux de Vierzon « T’as voulu voir » pour dire bonjour et « T’as vu » pour dire au revoir. On se fait des films, on s’imagine devenir la capitale des villes bréliennes, on pourrait partir de Vierzon pour relier Vesoul, Hambourg, Anvers, Pigalle… 

    On a si peu fait depuis 1968 qu’il y a tout à faire aujourd’hui. Puis, le 15 octobre 2017, à la faveur d’un concert dans la cathédrale de Bourges, en hommage à son père, France Brel, vient voir Vierzon. Enfin, un Brel a vu Vierzon. C’est historique, si historique que le jour même, dans la presse locale, le maire de Vierzon annonce que la future vaste place qui sera construite en 2018, dans le centre de la ville, portera le nom de Jacques Brel. 


    France Brel est venue à Vierzon, le jour où le maire a décidé de baptiser la place du centre ville Jacques Brel

    Cinquante ans plus tard, enfin, Jacques Brel devient Vierzonnais. Un comble pour mon prof de lettres et moi-même qui, unis dans ce même esprit brélien, continuons sans relâche à faire de Vierzon, la patrie de Jacques Brel.

    Alors, non, Jacques Brel n’a jamais mis les pieds à Vierzon. Il a fait mieux, beaucoup mieux, car c’est un homme : il a chanté Vierzon.



    Cliquez sur la couverture ci dessous pour lire le livre consacré  
    à Jacques Brel & Vierzon
     


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